Jean-Louis Miniou est né à Ouessant le 12 juin 18S4, son grand-père est gardien du vieux phare du Stiff. Son père est marin et c’est avec lui que le jeune Jean-Louis fait ses débuts, à l’âge de neuf ans.
En 1939, il a pris sa retraite depuis plusieurs années au Conquet, mais est encore solide. La tête rasée, la figure creusée et barrée par une moustache blanche, il porte légèrement ses quatre-vingt-cinq ans. Malgré sa dure existence et ses épreuves (il a vu disparaitre les uns après les autres presque tous membres de sa famille et il ne lui reste plus que des petits-enfants), il est resté l’homme inébranlable, froid et droit devant tous les écueils sur lesquels beaucoup d’autres se seraient brisés.
L’an passé (1938), il naviguait encore avec La Sainte-Marie, un canot de neuf pieds, allant seul à la pêche ou poussant des pointes pour voir les amis à Molène ou à Ouessant. On a fini non sans peine à le lui faire vendre et il l’a bien vendu car il est malin. Mais il emprunte souvent le bateau de son petit-fils …
Soixante-seize ans de navigation.
Et quelle navigation !
Après avoir fait son apprentissage pendant quatre ans avec son père dans les rudes courants d’Ouessant, il part à treize ans sur un brick-goélette faisant l’Espagne et l’Angleterre.
Le cabotage n’étant pas à son goût, il s’embarque à Bordeaux pour les Indes. Il se marie en 1878, mais il repart sur Le Labrador de la ligne de la Compagnie française Transatlantique Le Havre-New-York. Il fit cinquante-huit fois le voyage !
Et le voilà comme d’autres bourlingueurs de mer, cédant au désir de revenir vers sa terre natale.
La Louise n’a plus de commandant. Personne n’est pressé de le devenir.
Lui ne demande pas mieux que de fréquenter les courants du Four ou du Fromveur.
Des brevets ?
Le père Miniou n’en a pas. On ne demande pas de brevets à Jean-Louis Miniou. Il faut une décision ministérielle pour qu’il puisse prendre le commandement de La Louise. On l’obtient.
Pour lui c’est un jeu de faire louvoyer son bateau à côté des roches et au-dessus des pointes de la chaussée qui sépare Ouessant du continent, au milieu des îles « aux crocs » . Pendant vingt-cinq ans il a passé, coûte que coûte, par tous les temps avec La Louise et jamais il n’eut un accident dans ces brisants à fleur d’eau. Il parait à toutes les ruses de la mer.
Quand sur sa coque de noix fragile il « embarquait » et que ses canots de sauvetage étaient pleins sur leurs bossoirs [1], il mouillait à l’abri de Banec ou de Balanec, vidait ses embarcations et repartait ... Un jour cependant, à la pointe de Porzdoum, trois paquets de mer le coulèrent. Comment manœuvra-t-il : il en sortit alors que le pavillon noir était déjà à son mât ... Il évita la lame qui devait l’emporter et partit à toute vitesse. Pour fuir les tempêtes du sud il n’hésitait pas à aller mouiller à Yuzin ou à Keller.
Beaucoup de gens lui doivent la vie. Sur Le Labrador, au large de Terre-Neuve, il réussit comme patron d’embarcation trois voyages vers La Picardie qui se perd au milieu de la tempête et sauve quarante-trois personnes.
Près d’Ouessant, il découvre La Couronne-Royale de Londres en train de se perdre dans le Fromveur ; après des efforts surhumains il sauve tout le monde, quarante huit hommes, deux femmes, trois enfants. Et c’est encore dans ce Fromveur si justement redouté qu’il recueille les dix passagers du voilier Notre-Dame-de-Lourdes. Un autre jour, près de la Jument par tempête nord-est, le transport de marchandises Le Commissionnaire est en perdition. Il arrive à prendre à son bord les quatre hommes d’équipage et les neuf passagers. Et c’est aussi La Louise qui est l’un des premiers bateaux à se trouver sur le lieu du naufrage du Drummond Castle, le matin du 17 juin 1896 ...
Dans la nuit de Noël 1926, c’est encore lui qui vient donner un fameux coup de main pour sauver un bateau désemparé près de Pen-ar-Roch.
Aussi dans le Finistère lorsqu’on parle du père Miniou, les figures s’éclairent ... Tout le monde l’aime, et cependant il a toujours eu son franc parler.
Comme beaucoup d’hommes de mer il aimait peu les curés, bien que bon chrétien en son for intérieur. Il fut quarante-trois fois parrain. Mais pas une seule fois il ne voulut donner son nom à un de ses filleuls ... Il n’aimait pas son prénom et ne céda pas plus sur ce point que sur le reste.
Et le reste c’est, comme souvent en Bretagne, la question religieuse.
« Ah ! » disait-il à un curé du Conquet qui s’appelait Le Chat et qu’il n’aimait pas, « vous avez beau être le chat vous n’attraperez jamais les vieilles souris ! »
« Non, mais vous croyez que ça vous avance », disait-il à ses camarades allant trop souvent à son gré à l’église ? « Moi je n’y vais pas, cela ne m’empêchera pas d’être là-haut roi des iles comme je l’ai été sur la terre. »
Lorsqu’il y a quelques jours (1939), au Conquet, on lui a remet la Légion d’honneur, c’est tout le pays qui fête Jean-Louis Miniou et le premier de tous, le papa Perreaux d’Ouessant, fait le voyage pour assister à l’accolade que lui donne le nouveau conseiller général du canton. M. Gonin, un bon marin, grand ami des marins.
Le père Miniou, c’est encore vivante toute une période glorieuse qui ne reviendra plus jamais.
C’est un survivant de la marine à voile !