Les sources d’inspiration du Gwenn ha Du : Morvan Marchal reprend l’hermine et les bandes alternées blanches et noires du blason de la ville de Rennes. De même, le Gwenn ha Du fait partie d’une famille de drapeaux jugés modernes, celle du drapeau des États-Unis (repris par la Grèce ou le Liberia) : de larges bandes horizontales traversantes de couleur alternée, et un canton dans l’angle supérieur gauche. L’hermine rappelle les armoiries que les ducs de Bretagne utilisaient depuis le XIIIe siècle. Enfin, les couleurs des bandes du drapeau recouvrent celles du Kroaz du.
- L’échiqueté de Dreux
Pierre de Dreux, cadet de sa famille, se voit attribuer une brisure [1] fréquente chez les prince voués à la cléricature : un franc-quartier d’hermine [2]. Ce prince est imposé en 1212 par le roi de France Philippe-Auguste comme mari à la duchesse Alix.
Celle-ci ne disposant pas d’armoiries, Pierre Mauclerc usa de ses propres armes comme duc baillistre de Bretagne et ses successeurs font de même. Pendant un siècle les écus et les bannières des princes bretons portent l’échiqueté de Dreux au franc-quartier d’hermine. Le duc de Bretagne est aussi comte de Richemont, du moins quand le roi d’Angleterre lui reconnait la jouissance de cet honor of Richmond, les armoiries de ce comté sont identiques à celles du duché.
Bien que Morvan Marchal ne dise rien à ce sujet, on peut remarquer que les dispositions générales de son « gwenn ha du » sont proches de celles de la bannière de Mauclerc : un quartier d’hermine sur un champ rayé ou à damier.
- La bannière d’hermine
En 1316, quatre ans après son avènement Jean III abandonne l’échiqueté de Dreux, pour le semé d’hermine, dit en héraldique française « bannière d’hermine plain ». Les raisons de cette modification tardive (les changements d’armoiries étaient rares au XIVe siècle chez les grands princes) et remarquable sont analysées par Michel Pastoureau [3] :
- Jean III entretenait d’exécrables relations avec avec sa marâtre Yolande de Dreux (mère de son demi-frère Jean de Montfort) et était en procès avec elle au sujet de l’héritage de son père le défunt duc Arthur II. Yolande, issue de la même famille de Dreux que Jean III, portait les mêmes armes que lui. Or l’héraldique médiévale était un élément du droit. Porter les armoiries ducales signifiait partager l’autorité et les propriétés ducales. Jean III ne pouvait l’accepter de sa marâtre et puisqu’il ne pouvait lui interdire le port des armes de Dreux, il aurait décidé d’en changer lui-même.
- Le fait que ces armoiries de Dreux étaient brisées (la bordure de gueules) et surbrisées (le franc-quartier d’hermine) signalait qu’elles étaient les armes d’un cadet, peu convenables pour une grande principauté. Elles faisaient aussi de la Bretagne une dépendance héraldique du petit comté français de Dreux. Des armes simples qui lui soient propres étaient souhaitables pour la Bretagne de ce point de vue.
- Les couleurs de l’échiqueté d’azur et d’or indiquaient au [[XIIIe siècle le cousinage capétien avec les rois de France, élément alors valorisant. Mais au XIVe siècle, les fleurs de lys étant devenues l’élément central de l’héraldique royale française, l’échiqueté avait perdu son prestige initial.
- La fourrure d’hermine avait gagné en valeur du XIIIe siècle au XIVe siècle, et doublé celle du vair [4] (ou petit-gris), auparavant plus cotée. L’hermine était désormais perçue comme la fourrure des rois et des juges.
- Surtout le semé d’hermine répondait, esthétiquement et symboliquement, au semé de fleurs de lys des rois de France.
Cette représentation avec des mouchetures d’hermine de nombre et de forme variables est reprise dans les armes de plusieurs villes. Actuellement, les escadrons de la Gendarmerie française en Bretagne portent un écusson d’hermine plain comme signe distinctif, presque semblable à l’écu ducal. En Limousin la gendarmerie porte l’écusson des Penthièvre [5], cadets de Bretagne héritiers du Limousin : « d’hermine à la bordure de gueules » (avec un encadrement rouge).
Le nombre et la forme des mouchetures d’hermine, ou queues d’hermine, varie selon le temps, le lieu et l’artiste qui les représente, sans que cela ait aucune signification autre qu’esthétique. Elles ont à leur base de neuf à trois pointes, voire une seule. À leur tête, trois mèches ou trois points figurent les points de couture par lesquels on fixait les queues d’hermine à la fourrure. Au contraire des fleurs de lys, les queues d’hermine ne se coupent pas au bords du drapeau ou de l’écu, lorsqu’elles sont représentées selon la tradition bretonne.
Morvan Marchal souhaitait affranchir la Bretagne du vieux drapeau d’hermine qui représentait pour lui une politique conservatrice qui avait failli à relever la Bretagne, mais il en garda cependant un canton, indispensable pour que son nouveau drapeau puisse être perçu comme breton.
- Les emblèmes à croix noire
Le choix des couleurs pour les bandes du drapeau est probablement hérité du Kroaz du [6]. Il est avancé sans preuve que la croix noire sur fond blanc (« d’argent à la croix de sable » en langage héraldique), appelée aujourd’hui Kroaz du , aurait été accordée en 1188 par le pape aux croisés bretons comme signe de reconnaissance, en même temps que des croix rouges, blanches, jaunes et vertes pour les autres peuples croisés. (drapeaux toujours utilisés de nos jours, par des pays comme le Danemark, la Suède ou la Norvège).
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Angleterre | une croix rouge sur fond blanc |
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France | une croix blanche sur fond bleu puis parfois blanc |
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Bourgogne, alliée des Anglais | une croix de saint André [9] rouge sur fond blanc |
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Écosse, alliée des Français | une croix de saint André [9] blanche sur fond bleu |
En fait la croix noire n’est attestée qu’au XVe siècle dans la documentation écrite comme dans l’iconographie. Il semble que Jean IV [7] , en exil à plusieurs reprises et sur de longues périodes à la cour d’Angleterre, y ait été influencé par ses usages : Les Anglais utilisaient la croix rouge depuis le XIVe siècle comme marque distinctive. Notons que c’est à cette époque, celle de la guerre de cent ans [8] que se fixe l’usage des croix comme marque distinctive des nations en Occident :
Il y aura ensuite fusion des deux systèmes emblématiques bretons, la croix noire s’associant aux mouchetures d’hermine, comme on le voit sur des portulans [10] du XVIe siècle.
Ce pavillon à croix noire au canton d’hermine (dont le nombre de mouchetures diffère selon les versions) aura plusieurs variantes en usage dans les ports de Brest, Guérande, Nantes ou Saint-Malo. La fin de l’indépendance bretonne et la création d’une flotte française sous un autre emblème (à croix blanche) démonétiseront les pavillons à croix noire qui disparaîtront petit à petit.
Morvan Marchal connaissait cet emblème, mais il a privilégié un autre dessin, résolument moderne et faisant table rase de la croix, trop connotée Ancien Régime.
On peut comparer le drapeau à croix noire à celui de la Cornouailles en Grande-Bretagne (la croix de Saint Piran [11] - blanche sur fond noir), qui en est l’inverse parfait.




