Louis Le Guen conserve un souvenir précis de cette journée du 18 juin 1940. Tout d’abord, celui de la baie encombrée de navires battant pavillon de plusieurs nationalités, dont des Belges et des Hollandais. Surtout des chalutiers. Des grands comme des petits. Et, m’a-t -on dit, des Sénans qui se rendaient en Angleterre. C’est ce qui fera dire au général de Gaulle lorsqu’il les passera en revue à Londres : « L’île de Sein, c’est donc le quart de la France ! »
Dans la journée, des bruits d’avions se firent entendre et nous allâmes nous cacher dans un champ de blé ! Une mitrailleuse crachait du côté du fort Saint-Michel et deux bombes tombèrent dans la mer vers le Truc. Aucun bateau ne fut touché.
De Pen-ar-Roch, on voyait d’énormes colonnes de fumée s’élever sur le continent. C’étaient les réserves de fuel de la flotte qui flambaient. Des avions allemands mouillaient des mines dans le chenal du Four.
En route vers l’Angleterre, l’aviso Vauquois en heurta une devant Le Conquet, perdant son équipage et la majeure partie de ses passagers. Dont, tragique destin, Jean-Théophile Bernugat, YvesMarie Jean, tous deux Conquétois, et Jean Le Noret, un Ouessantin. Sur 300 hommes, 8 seulement furent recueillis par le canot de sauvetage du Conquet. La mer étant basse, leurs bateaux à sec, les pêcheurs ne purent participer au sauvetage, à une ou deux exceptions près. Pendant ce temps, le cuirassé Richelieu, orgueil de la marine française, quittait Brest à grande vitesse, accompagné par trois contre-torpilleurs.
Le lendemain, donc le 19 juin, les Allemands étaient au Conquet. La baie de Lampaul était vidée de ses bateaux, partis vers des horizons incertains. Un immense drapeau à croix gammée flottait sur le phare de la pointe Saint-Mathieu.
Un appel historique méconnu
Très peu de gens savent que, le 22 juin 1940 [1], un Brestois a lancé du Liban un appel aux Français.
Le lieutenant de vaisseau André Colin n’avait pas entendu celui du général de Gaulle. En escale à Beyrouth, il lança sur les ondes l’appel suivant : « Ici André Colin, le Brestois. l,a France est envahie. Des batailles ont été perdues. mais notre flotte est intacte. Le peuple de France, laborieux, soucieux de mener une existence de travail où soit respectée sa dignité, ne va pas maintenant remettre ses destinées entre les mains de ceux qui font des hommes des esclaves. La bataille de France peut se terminer. Il nous reste à gagner ; avec nos alliés, la bataille de l ’Empire français. »
Cet appel fut publié aussi le 25 juin dans le quotidien arabe Al Bachir.
André Colin a été ministre, sénateur, député du Finistère et conseiller général d’Ouessant, de 1951 à 1979.
Le corps de Jean-Théophile Bernugat fut rendu par la mer le 30 juin. D’autres furent retrouvés sur les grèves du continent ou des îles. Celui du commandant de l’aviso fut ramené par une barque de Béniguet, partie à la recherche de barriques de vin signalées à la dérive.
La troupe en général, les marins en particulier, voulaient résister. Il y eut des réunions pour en décider. Les habitants de l’île craignaient de subir de grands dommages en cas de combats. L’idée fut abandonnée.
Le 22 juin 1940 [1], le maréchal Pétain signait l’armistice qui mettait fin aux combats. Jouissant d’un énorme prestige auprès des anciens combattants, il fut suivi par la majorité d’une population assommée par une défaite aussi rapide et qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Son portrait en buste, en grand uniforme de maréchal de France, allait trôner en bonne place, sur le buffet de cuisine de tous les foyers de France.
