Historique

Historique et caractéristiques du droit de pensé ouessantin

Mardi 18 novembre 2008, par mens // Ouessant, le pensé

En 1595, profitant de la vente de leur île par l’évêque de Léon à René de RIEUX de SOUDEAC, les ouessantins obtiennent de ce dernier le droit de ramasser les épaves - le pensé - et le goémon que la mer apporte sur les côtes de l’île. Droit ô combien précieux qui provoquera plus tard, des incidents lorsque Colbert cherche à leur retirer ce privilège

a - Inscription du pensé dans une pratique Bretonne de l’époque : propriété du bris aux populations côtières

L’échouement à la côte d’un navire et de sa cargaison constite pour la population riveraine une véritable aubaine, et ce d’autant plus quant il s’agit de bâtiments ramenant des produits coloniaux à forte valeur marchande : sucre, café, coton, bois précieux, et surtout or et argent des Amériques. Cette pratique est en parfaite contradiction avec la législation du bris [1]. Il suffit pour se convaincre de la force de ce sentiment et de l’importance vitale que représentent les épaves pour l’économie locale de se reporter à un poème , réponse de Falhan à un officier de Louis XIV qui lui rappelle l’ordonnance sur les épaves.

b - Matérialisation et utilisation du bris par la population Ouessantine

Tous les écueils sont connus des ouessantins et par temps de tempête, de brume ou de nuit noire, c’est au bruit des flots contre les roches qu’ils savent qu’un navire est en perdition. Alors, tous se portent sur la grève. Leur première tâche est de sauver les vies humaines lorsque cela est possible, et dans ce domaine les habitants de l’île sont réputés pour leur courage. Mais dès que les débris des bateaux apparaissent, ainsi qu’une partie de la cargaison que les flots rejetent à la côte, à la marée montante, c’est la population entière qui tente de s’emparer de cette manne portée par les vagues et que la marée suivante peut tout aussi bien reprendre.

Ces épaves (bois, caisses de farine, conserves diverses, barils de vin ou de liqueur, mobilier du bateau...) constitent le pensé qu’il faut se hâter de remonter en haut de la falaise. # ici image Armé d’un croc à double pointes recourbées, emmanché d’un morceau de bois dans lequel coulissait un filin, le pech, chacun rivalise d’adresse pour attirer à lui l’objet convoité. C’est ensuite une fête continue pendant plusieurs jours mais il faut également se dépêcher de cacher les prises les plus voyantes dans les rochers, les parcs à lande, de les enfouir dans la terre avant que les représentants de l’administration ne débarquent sur l’île, ce qui prend toujours au moins deux jours. Loi exige une déclaration pour tout objet trouvé, mais dans une île plus qu’ailleurs il est possible de passer bien des choses en cachette.

C’est avec tout cela que la maison ouessantine traditionnelle est aménagée. Les mâts récupérés et sciés dans le sens de la longueur deviennent poutres, les membrures sont utilisées dans les charpentes, les planches servent à construire les cloisons intérieures, et il ne faut pas être surpris de trouver dans certaines maisons du mobilier provenant de bateaux échoués : commodes, buffets, fauteuils, de toute époque et de tout style.

Quant aux meubles ouessantins à proprement parlé, s’ils sont le plus souvent peints, c’est pour dissimuler le bois d’origine différente qui les composent, mais ils trahissent encore leur provenance maritime en laissant apparaître de gros trous taraudés par les bernaches lorsque le bois a longtemps séjourné dans l’eau. Si le bois de récupération est plus noble (chêne, et parfois même exotique comme acajou, teck ...), on le conserve précieusement. Les trous sont masqués par le menuisier. Les familles les plus aisées utilisaient ces essences rares pour la confection du mobilier de la pièce de réception : le penn brao qui, dans ce cas, était ciré u verni. Les manches d’outils, les barrières, les fermetures de porte et tous les menus objets en bois sont fabriqués à partir des épaves. Bref tout, absolument tout, est récupéré. #ici image Chaque ouessantin commence généralement sa journée en faisant son tour de grève (iro aod) pour inspecter la côte proche de sa maison et voir si, par hasard, la mer n’y a pas abandonné de nouveaux objets pendant la nuit. Cette très vieille habitude d’aller chercher du bois sur le rivage n’est pas perdue et l’on peut voir sur la dune ou à l’abri dans un creux de falaise, des petits tas soigneusement rangés sur lesquels un gros galet est posé : cela signifie que le bois appartient à celui qui s’est donné la peine d’aller le chercher et de le remonter au sec et que le propriétaire reviendra le prendre plus tard. Tout le monde sait à Ouessant que ramasser ce bois marqué d’un galet est un vol !